Nous ne parlerons pas de la nature du divin dans les croyances traditionnelles africaines, il s’agit plus de mettre l’accent sur les diverses manifestations du sacré. La notion de « sacré », définie dans les termes de Durkheim, renvoie aux interdits appliqués aux choses du profane. Celui-ci doit rester à l’écart du domaine sacré. Toutefois, l’individu peut avoir expérience du sacré au sein de cérémonies ou de rituels, par exemples, où participe l’ensemble de la communauté. Les thèmes de la mort et de la régénérescence font l’objet de comportements rituels et de cérémonies qui mettent en présence le sacré.

Il est nécessaire de préciser dans un premier temps le terme de « religion » dans le contexte africain. Ce mot, originaire d’Occident, fait références aux religions révélées (le judaïsme et le Talmud, le catholicisme et la Bible, l’islam et le Coran), dont les paroles sacrées sont rédigées et transmises par l’écriture. Au XIIIe siècle, l’Occident connaît une évolution importance lorsque François d’Aquin établit une opposition nette entre ce qui relève de la religion – le sacré – et le profane. L’un et l’autre perde dès lors toute interaction mutuelle. Durkheim fait cette remarque importante, et fort critiquée, lors de sa présentation à l’Université de Paris de ses observations effectuées sur les religions des sociétés dites « primitives », en 1912 (Formes élémentaires de la vie religieuse). Étant donné l’absence de textes sacrés et de divinité unique tels que l’entendent les Occidentaux, les religions de ces sociétés sont classées au premier stade de l’échelon évolutionniste, et donc définies dans les termes de Tylor comme « animistes ».

L’animisme est une doctrine des esprits incarnés, associés ou, qui exercent une influence sur certains objets, généralement des objets naturels. Notons que le fétichisme est aussi défini par Tylor comme le développement de l’animisme. Mais dans ce cas, il associe les objets – dits « fétiches » - à des idoles, étant donné qu’ici les esprits viennent, selon lui, se loger dans les objets fabriqués spécialement pour eux. Il faut savoir que les théories avancées par Tylor ne sont fondées sur aucune observation du réel. Peu à peu, dans le milieu des anthropologues, le terme disparaît au profit de celui de « magie », alors que dans d’autres disciplines, comme l’histoire de l’art, les notions de « fétiches » et de « fétichisme » ont longtemps persisté encore après.

En réalité, le domaine du sacré évolue différemment en Afrique. Nous allons donc tout d’abord mettre en évidence les différents modes d’expression du sacré dans la vie sociale étayés par quelques exemples, et ensuite, présenter les thèmes choisis au sein des croyances africaines. Les moments au cours duquel le sacré se manifeste peut être au cours de cérémonies ou dans le cadre de la vie de tous les jours. Dans ce dernier cas, on pense alors aux poupées de fertilié du pays akan au Ghana, ainsi que les époux de l’autre monde chez les Baulé de Côte-d’Ivoire, nourris par ceux qui les possèdent et traités avec beaucoup d’égard chaque jour. Par conséquent, il n’est pas aisé détablir une frontière nette entre le domaine du sacré et du profane, telle que mentionnée plus haut.

La manipulation des objets a donc son importance et se définit sous le mode de « l’esthétique de la performance ». L’utilisation des objets ne dépend pas d’une simple contemplation passive, mais du produit de l’action créatrice, qui suscite une réaction de la part du spectateur. Certaines conditions doivent donc être remplies. L’objet possède une quasi autonomie vis-à-vis de la société des hommes ; étant médiateur entre la sphère du sacré et celle du profane. L’anonymat est primordial, tant du côté de l’artiste que du porteur de masque, par exemple. Seul le devin, c’est-à-dire celui qui donne la vie à l’objet, est important. Le nganga, en pays Songye en République démocratique du Congo, apparaît aux yeux de la population comme le créateur de la structure animée. L’essentiel réside au niveau de l’efficacité de l’objet lors de son utilisation par le(s) destinataire(s) de la commande. Dans le pays mandé, en Afrique de l’Ouest (surtout au Mali), le forgeron est celui qui façonne le masque du kòmò destiné aux cérémonies de la société secrète du même nom, pour laquelle il est aussi l’un des « prêtres », celui qui donne la vie au masque – il est aussi parfois devin. Le porteur du masque est soumis à cette même règle de l’anonymat, car tout son corps est dissimulé sous le costume de ma danse – et compose donc, avec la pièce sculptée, le masque dans son ensemble. Durant la sortie des masques sacrés, aucune partie de son corps ne peut être découverte, en tant que réceptacle de l’esprit symbolisé par le masque. Cet anonymat fait référence, dans les deux cas, à la sacralité de l’objet. Ce dernier, lorsqu’il fonctionne, vit de manière autonome, dans une sphère hors de portée des hommes.

Toutefois, il y a des cas où cette sphère est atteinte par l’homme quand il devient roi ou chef. Le sacré côtoie alors la sphère politique également, puisqu’il s’agit de régir un ensemble de villages. Ce double pouvoir du sacré n’est pas réellement ambigu puisqu’il est de la nature même du sacré – généralement maintenu secret – d’aller de pair avec le pouvoir, et s’entremêle le sacré et le profane, le temporel et le spirituel, l’un ayant emprise sur l’autre. Le souverain des kongo au Kasaï (République démocratique du Congo) occupe une place qui le met en dehors de la communauté des hommes. Son pouvoir d’essence sacrée est d’une origine autre que celle propre à l’humanité et, elle lui est supérieure.

Parfois, l’objet connaît la mort. Le masque pwo des Tshokwe (Angola et République démocratique du Congo)  est lié à l’existence de son créateur. Symbolisant l’idéal de la beauté féminine, ce masque a un temps de vie, à  sa mort, il est enterré par son sculpteur dans un lieu seul connu de lui. Dans certains cas, la destruction de l’objet a pour but de préserver le message sacré qui y est contenu et, évite qu’il soit ainsi idolâtré.

La visibilité est une autre caractéristique de l’objet sacré. Lorsqu’il ne participe pas aux cérémonies, le masque du kòmò d’Afrique de l’Ouest est placé dans un lieu secret et obscur, à l’abri des regards. Il est manipulé uniquement par des personnes qui en ont la charge et étant initiées. L’objet sacré non-porté (non-utilisé) ne signifie rien pour celui qui n’est pas initié. Le décodage de ce type d’objets fait partie de l’apprentissage initiatique. Toute manipulation peut s’avérer dangereuse. Cet objet est autant, si pas plus, puissant à l’état de repos, puisque cette puissance est latente et nécessite une manipulation savante, « mourir » en tant qu’enfant pour « renaître » en adulte.

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Mort et régénérescence

Ces deux aspects ont retenu notre attention de par leur portée universelle, tant en Afrique qu’ailleurs, dans les cultures humaines du monde. Ils constituent le sujet privilégiés de toute religion, pensée ou philosophie.

Le savoir sur la mort et sur l’au-delà en Afrique est généralement réservé aux hommes initiés, appartenant à des sociétés secrètes. Cela n’empêche pas l’exécution de rites par les autres membres de la société en l’honneur des morts et des ancêtres. D’autres rituels, comme les rites de passage pour les jeunes garçons et jeunes filles, font d’ailleurs indirectement référence à ces thèmes, puisqu’ils ont pour but de former l’individu face aux exigences et aux réalités de la vie dans la société, jusqu’à sa mort.

La mort est donc considérée ici selon les modes réel et fictif, le décès et la mort rituel. Ces deux moments supposent des rites sociaux aux caractéristiques propres aux diverses sociétés africaines dont il est possible d’observer des traits généraux.

Pour le premier cas, il s’agit du deuil et de la levée du deuil. Les procédures varient selon le statut de la personne décédée. Dans tous les cas, l’important est de donner à  voir la mort – le plus souvent sous les traits du masque – qui (re)prend possession de l’esprit du mort. Par la suite, la cérémonie de levée du deuil marque irrémédiablement le passage de l’esprit du mort dans l’au-delà, le nouveau statut qu’il acquiert pour la société, celui d’ancêtre. Ceci n’est pas automatique pour tout défunt. Les vivants communiquent avec les morts par l’intermédiaire d’objets ; des statues ou des os de défunts (comme le crâne), ou la combinaison des deux. Le culte des ancêtres ne signifie pas seulement de rendre hommage ou d’honorer les ancêtres, mais ces derniers sont surtout consultés sur diverses questions de la vie quotidienne.

Pour le second cas, la mort est fictive, rituelle, symbolique. Faire comprendre au protagoniste qu’il acquiert un nouveau statut au sein de la société. Généralement destiné aux hommes, le rite de passage marque une nouvelle étape dans l’existence de l’individu. Depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse, de nombreuses phases successives jalonnent l’existence, certaines sont plus explicites que d’autres. La croissance, le sevrage et le mariage sont des choses perceptibles et vécues tant par les hommes que les femmes. Le mukanda pour les garçons et le chisungu pour les filles, en Afrique centrale (Angola, République démocratique du Congo, Zambie) évoquent le passage de l’enfance à l’âge adulte, et tout ce que cela comporte, la procréation, la gestion du foyer, les moyens de subsistance. Pour ce cas-ci, les filles ont aussi leur propre rite de passage.

D’autres aspects marquant l’évolution de la vie sont plus discrets car ils concernent la vie psychique et, expriment les stades de maturité de l’individu. Ceci est réservé aux sociétés secrètes. L’objet utilisé exprime le sacré et le savoir auquel il se rapporte, et en même temps, il matérialise la frontière entre les initiés et les profanes. La portée et la signification des objets utilisés, des gestes, des couleurs, des matières, ne peuvent être connues que suite à un apprentissage qui n’est pas dédié à tous. De plus, la proximité avec le savoir est obtenue par le passage de grades successifs. On remarque alors que plus on se rapproche du savoir plus l’aspect de l’objet, en tant que symbole, est composé d’éléments organisés de manière hétéroclite et abstraite.

La progression initiatique se fait vers une plus grande abstraction. Cette progression peut être mise en parallèle avec la conception de la manifestation de l’Être chez Platon. L’Être se manifeste, selon lui, sous le visage du visible et sous le visage de l’invisible. Ainsi, la connaissance de l’Être est faite suivant deux modes : l’opinion et le savoir. À partir des réalités sensibles, peu à peu on évolue vers l’abstraction, symbolisée par les Idées. Ce caractère invisible de l’Être peut renvoyer, dans notre étude, au monde caché et protégé que symbolisent certains objets sacrés africains. Toutefois, nous ne nous hasarderons pas à confondre l’Être de Platon avec le divin des croyances ésotériques africaines, ce qui importe ici c’est le processus de progression du général vers le plus abstrait, le concept, voire l’archétype. Remarquons qu’en ce qui concerne ces rituels, les femmes et les enfants non-initiés ne peuvent être informés et, ne peuvent même apercevoir certains objets tenus secrets (sacrés). Cette frange de la population subit l’interdit visuel, vis-à-vis des objets, et d’accès au savoir.

La régénérescence est un thème abordé dans divers rituels africains, et qui fait référence à la fertilité, celle des femmes et des récoltes ou du bétail.

En Afrique occidentale, chez les Dogon et les Bamana du Mali, les rites de régénérescence mettent en scène – ou réactualisent – le mythe de la création du monde (la cosmogonie). On y commémore la « descente » des éléments constituants l’Univers selon l’ordonnancement des temps originels. Chez les Dogon, chaque « être » - appelé « ancêtre » - ayant participé à la création du monde a son (ses) représentant(s) au sein de la société des hommes initiés. La mort a, de plus, toute son importance car elle constitue le principe permettant que la vie se perpétue « éternellement ».

Il s’agit donc, par ces rites de régénérescence, de procéder à un renouvellement ou à une purification périodique du monde.

Ainsi, nous avons essayé de mettre en évidence les différents aspects de la vie « religieuse » en Afrique sub-saharienne.  En effet, certains rites se modifient ou disparaissent, mais il s’agit surtout de préserver l’héritage et surtout le message.

Coryse Mwape

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