Chez les Dogon, le Sigì est le rituel qui touche la société dans sa globalité. Mais, c'est également un rite qui envisage l'homme, d'une part, dans sa dimension animale (engendrement, mort, faim, soif, ...) et, d'autre part, dans sa dimension spirituelle ; tel qu'il prend conscience de lui-même et du monde qui l'entoure. Ces deux dimensions ne font qu'un pour les Dogon.

Ces deux dimensions sont présentées lors du rituel de la manière dont elles seraient perçues au fil du temps. Ainsi, cette perception de l'homme et de l'univers se perpétue grâce à la mémoire culturelle activée et véhiculée lors de ce rite.

Tenter de définir l'action rituelle, cela suppose dans un premier temps de préciser la méthode d'interprétation de ce type d'action humaine. Selon Ricœur, l'action peut être interprétée comme un texte, suivant une lecture (1986). Dès lors, sachant que le texte comme l'action sont des discours au sujet de quelque chose, ils font donc référence à un monde que le langage utilisé tente de représenter (rendre présent).

  • Le Sìgì, un fait social total ?

La formule de "fait social total" au sujet du rituel du Sigì désigne l'ensemble des domaines de la vie sociale envisagés lors de la cérémonie.

Ainsi, l'aspect économique est pris en compte, lors de l'échange. En effet, les participants partagent solennellement la bière de mil selon un code stricte à respecter et, qui renvoie à d'autres domaines sociaux (morale, religion). Le partage de la bière est le fondement du rite car cette boisson représente la parole articulée circulant des contrées EST vers les contrées OUEST, au sein du pays dogon. Il s'agirait d'un "impératif du contre-don" qui assure la continuité du rituel, mais aussi la répétition sans cesse inachevée de la parole articulée au sein de la communauté humaine.

De plus, l'aspect morale est grandement suscité, car tout au long du rite, la conduite, le maintien et le respect sont garantis par les Anciens vis-à-vis des plus jeunes. Ainsi, les aînés siègent dans la caverne sacrée avec les Grands masques. Ils sont également en début de file au cours de la danse du Sigì. Enfin, ils sont les premiers servis lors de la distribution de la bière. Donc, plus l'individu prend de l'âge, a de l'expérience, plus il s'approche de la sagesse et il finit par en être une représentation, un garant.

Le domaine religieux à présent, il représente en quelque sorte le sens caché derrière l'ensemble des actions de la cérémonie. Ce serait cet élément du rite que l'on ne peut représenter par le discours parlé mais que seule l'action peut permettre de faire voir (pour qui sait).

  • La mort et les masques du Sigì

le rituel du Sigí est intimement lié à la mort. Celle-ci apparaît comme la source d'inspiration de l'homme sur sa propre condition et sur l'ensemble des choses éphémères qui l'entourent. la mort est à l'origine des plus grandes interrogations. Toutefois, comme le remarque Lévinas, cette caractéristique de l'existence (la finitude) reste quelque peu une "fausse" expérience vécue de la mort, car elle se vit toujours réellement à partir de la mort des autres (1993).

Ainsi, les masques présents lors de la cérémonie du Sigì sont également ceux de la cérémonie de la levée du deuil, Dama. La société des masques a pour but, d'une part de guider l'âme des défunts vers le lieu des Origines et, d'autre part, de maintenir le Chaos déversé par la mort hors de toute atteinte de la société. Le fondement significatif de cette charge conférée à la société des masques prend tout son sens au cours de la cérémonie du Sigì.

  • La transmission du savoir par le rite

le savoir issu des réflexions sur la vie et sur la mort est composé d'un ensemble de constructions symboliques, "qui renvoient à un signifiant absent" (Ph. Jespers 1997-98, 20). Ces représentations symboliques sont sans cesse réajustées par le mouvement incessant du devenir qui régit le déploiement de la vie et ainsi implique une "redéfinition" constante ou un moyen de compléter la re-présentation produite au sujet du monde (G. Durand 1984 ; D. Sperber 1974).

Le tout est de chercher à comprendre comment un geste (une action) et un objet (un masque) peuvent obtenir une autre valeur que celle qui appartient au concret, en renvoyant à un domaine plus subtil, plus abstrait. Le geste prend emprunte sur la pensée (par mémorisation d'une technique) jusqu'à transposer cette relation (action - pensée) sur un objet afin de re-présenter cette relation. Le symbolisme qui naît de cette relation n'est pas analysable comme un langage car il n'y a pas une procédure-type (code) ne pouvant être modifiée. Il s'agirait plutôt d'une prise de conscience de l'homme sur cet acte qui l'engage dans ce monde. Selon ce fait, le rite apparaît comme ce qui peut déclencher cet état par un processus de symbolisation produit par l'individu ou par la société.

En ce qui concerne l'apprentissage du symbolisme, il faut un laps de temps continu, voire de toute une vie (D. Sperber 1974, 10). Certes, l'apprentissage d'une langue nécessite l'apprentissage d'un code, d'une grammaire. Tandis que le symbolisme, comme le font remarquer Seprber et Durand, est toujours soumis à un apport d'informations au fur et à mesure de l'existence. Il y a ouverture au niveau explicatif et un apport du vécu. La mémoire, de son côté, joue un rôle important dans le cadre dans le cadre de l'action rituelle.

"Transmettre une mémoire ne consiste donc pas seulement à léguer un contenu mais une manière d'être au monde" (J. Candau 1997, 109).

Lors du rite, c'est la mémoire collective qui est transmise. C'est le mystère ; source de créations engendrées par les actes quotidiens (cuisiner, tisser, parler, ...), qui s'avère être le contenu de l'héritage. La mémoire est donc réactive, par répétition du rite ; que ce soit pour le Dama ou pour le Sìgì. Ainsi, la cérémonie renvoie à une image-souvenir des anciennes célébrations de deuil. Le masque Kanaga ou Imina na vient chercher le défunt. Selon ce point de vue, le masque est le médiateur entre les hommes et la puissance créatrice ; il est l'expression de cette force qui, pour les initiés, est à l'origine de l'humanité et de la mort. En outre, cet héritage n'est pas légué une fois pour toute, il faut sans cesse le réactiver. Ainsi, dans le cadre de la transmission du rite, en tant qu'action répétée sans cesse, le rituel prend les traits d'une action-concept ; en tant qu'action représentative d'une idée qui ne peut être énoncée par la parole.

De plus, cette transmission est double, car d'une part, elle a lieu lors du rite et, d'autre part, elle se produit dans le cadre de la vie de tous les jours. Le sacré et le profane sont intimement liés. De cette manière, la mémoire ne s'interrompt pas, puisque le silence du discours, en tant que création, vouée à disparaître, ne vient pas perturber la continuité du legs.

  • Le masque et l'action rituelle

Alors si le but de l'action rituelle est de conscientiser l'action de l'homme sur le monde qui l'entoure (modalité de l'action), afin d'accomplir des actes suivant un sens commun sur base de la perception de l'Univers occupé. L'ensemble de la société est concerné et à tous les niveaux d'action (économique, morale, religieux)). Et le masque représente l'idée sous-jacente qui repose en un lieu qui précède la réalisation de toute action créatrice. Le masque est le signe qui, par répétition, s'inscrira dans le mental pour prendre la place d'un réflexe naturel.

Pour les Dogon, le Sìgì est le rite de régénération au cours duquel on veut se faire pardonner par Amma des fautes causées par la transgression envers la parole.

Coryse Mwape-Dolin (2000 - 2014)

Jean Rouch, Sigui (1969). Éditions Montparnasse.

Jean Rouch, Sigui

Dama, danse des masques

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